Le 29 juin 2020, la France éteignait le réacteur 1 de la centrale nucléaire de Fessenheim, suivi du réacteur 2 le 30 juin. Une page se tournait sur 43 ans d’exploitation, non sans fracas politique et émotionnel. Construite en bord de Rhin, en Alsace, cette installation avait produit des quantités colossales d’électricité depuis sa mise en service en 1977. Comprendre ce que représente vraiment cette fermeture exige de regarder les chiffres en face, sans idéologie.
Un bilan opérationnel qui dépasse les clichés
Fessenheim, c’est d’abord une performance industrielle. Ses deux réacteurs à eau pressurisée de 900 MW chacun ont produit, sur l’ensemble de leur durée de vie, environ 370 térawattheures d’électricité décarbonée. Pour donner une échelle concrète : cela représente approximativement deux années de consommation électrique de l’Île-de-France. Ce n’est pas rien.
Le taux de disponibilité moyen de la centrale a régulièrement dépassé 80 %, un chiffre comparable aux meilleures performances du parc nucléaire français géré par EDF. Le coût de production y était particulièrement compétitif : inférieur à 30 €/MWh selon les estimations de la Cour des comptes dans son rapport de 2012, ce qui en faisait l’une des sources d’électricité les moins chères du réseau français.
Il faut aussi mentionner les 2 000 emplois directs et indirects que la centrale représentait pour le Haut-Rhin, une région frontalière avec l’Allemagne et la Suisse. L’impact économique local de la fermeture ne se résume pas à une ligne budgétaire : c’est une transformation profonde d’un territoire entier, dont les effets se font encore sentir en 2026.
| Caractéristique | Données |
|---|---|
| Mise en service | 1977 (réacteur 1), 1978 (réacteur 2) |
| Puissance installée | 2 x 900 MW |
| Production totale estimée | ~370 TWh |
| Emplois directs et indirects | ~2 000 |
| Date de fermeture complète | 30 juin 2020 |
Les circonstances d’une fermeture très politique
La décision de fermer Fessenheim n’était pas technique. Franchement, sur le plan de la sûreté, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) n’avait jamais interdit la poursuite de l’exploitation. La fermeture résulte d’un accord politique conclu entre le Parti socialiste et Europe Écologie Les Verts en 2012, lors des négociations qui ont permis à François Hollande d’accéder à la présidence de la République. C’est une réalité que tout le monde connaît mais que peu osent formuler clairement.
La loi de transition énergétique de 2015 a ensuite plafonné la capacité nucléaire française à 63,2 GW, rendant mécaniquement nécessaire la fermeture de Fessenheim avant la mise en service de l’EPR de Flamanville. Ce dernier ayant accumulé des années de retard, la centrale alsacienne a fonctionné bien plus longtemps que prévu initialement.
Les conséquences économiques directes de la fermeture sont lourdes. L’indemnisation versée par l’État à EDF pour compenser la perte d’exploitation a été fixée à 400 millions d’euros, un montant qui a suscité de vifs débats. Par ailleurs, le coût du démantèlement, étalé sur plusieurs décennies, est évalué à environ 1 milliard d’euros selon les projections d’EDF. Ce chantier, aujourd’hui en cours, incarne une première à grande échelle en France.
- Accord politique PS-EELV (2012) : engagement de fermeture de Fessenheim
- Loi de transition énergétique (2015) : plafonnement à 63,2 GW
- Retards de l’EPR de Flamanville : prolongation imprévue de l’exploitation
- Fermeture effective (juin 2020) : arrêt des deux réacteurs
- Début du démantèlement (à partir de 2025) : processus pluridécennal engagé

L’impact sur la trajectoire énergétique française
La fermeture de Fessenheim a retiré 1 800 MW de capacité décarbonée du réseau français. Pour compenser cette perte, la France a mécaniquement importé davantage d’électricité, notamment d’Allemagne, qui produit encore une part significative de son énergie à partir du charbon et du gaz. L’effet carbone de cette décision est donc, pour le moins, paradoxal au regard des buts climatiques affichés.
Le gestionnaire du réseau électrique RTE a confirmé que la fermeture a contribué à accroître la tension sur l’équilibre offre-demande durant les hivers 2020-2021 et 2021-2022. Cette vulnérabilité s’est amplifiée avec les arrêts simultanés de nombreux réacteurs EDF pour cause de corrosion sous contrainte en 2022, révélant la fragilité d’un parc vieillissant dont on avait accéléré le démantèlement sans consolider le renouvellement.
La relance du nucléaire annoncée par Emmanuel Macron en 2022, avec la commande de six nouveaux EPR2, doit être lue en partie comme une correction de trajectoire. La France reconnaît implicitement que réduire sa capacité nucléaire sans alternative bas-carbone crédible était une erreur stratégique. Fessenheim en est l’exemple le plus visible.
Ce que Fessenheim révèle sur les décisions énergétiques à venir
La centrale de Fessenheim ne doit pas rester uniquement un symbole des errements passés. Elle enseigne une leçon concrète : toute décision de fermeture anticipée d’une capacité de production doit s’accompagner d’un plan de remplacement opérationnel, chiffré et calendré. Pas de promesses vagues sur les énergies renouvelables, mais des MW réels disponibles aux mêmes horaires.
Les acteurs territoriaux, eux, ont tiré leurs propres conclusions. La communauté d’agglomération Saint-Louis Agglomération et le département du Haut-Rhin travaillent depuis 2020 à reconvertir le site, avec des projets d’implantation industrielle dans le domaine de l’hydrogène et des batteries. C’est une piste sérieuse, mais le remplacement d’une centrale nucléaire par une zone industrielle verte prend du temps, et les emplois ne se substituent pas à l’identique.
Pour quiconque s’intéresse à la planification énergétique, Fessenheim reste un cas d’école : celui d’une décision prise sous contrainte politique, sans étude d’impact sérieuse sur la sécurité d’approvisionnement ni sur l’empreinte carbone à court terme. Les prochaines fermetures programmées du parc nucléaire français devront éviter de reproduire ce schéma, sous peine de répéter les mêmes tensions sur le réseau et les mêmes coûts sociaux pour les territoires concernés.
